Petit pays, de Gaël Faye ****

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«Au temps d’avant, avant tout ça, avant ce que je vais raconter et le reste, c’était le bonheur, la vie sans se l’expliquer. Si l’on me demandait “Comment ça va ?” je répondais toujours “Ça va !”. du tac au tac. Le bonheur, ça t’évite de réfléchir. C’est par la suite que je me suis mis à considérer la question. À esquiver, à opiner vaguement du chef. D’ailleurs, tout le pays s’y était mis. Les gens ne répondaient plus que par “Ça va un peu”. Parce que la vie ne pouvait plus aller complètement bien après tout ce qui nous était arrivé.»

Avant, Gabriel faisait les quatre cents coups avec ses copains dans leur coin de paradis. Et puis l’harmonie familiale s’est disloquée en même temps que son «petit pays», le Burundi, ce bout d’Afrique centrale brutalement malmené par l’Histoire.
Plus tard, Gabriel fait revivre un monde à jamais perdu. Les battements de cœur et les souffles coupés, les pensées profondes et les rires déployés, le parfum de citronnelle, les termites les jours d’orage, les jacarandas en fleur … L’enfance, son infinie douceur, ses douleurs qui ne nous quittent jamais.

Un petit livre très vite lu. Si la quatrième de couverture m’avait annoncé le génocide au Rwanda et ses débordements au delà des frontières voisines, sans doute n’aurais-je pas pris ce livre sur l’étagère de la médiathèque. Et j’aurais fait une erreur. Il faut le lire. La violence, l’horreur décrites comme ordinaires, l’extrême des conflits entre races qui ne s’expliquent pas, qui nous renvoie comme un miroir l’image de la violence, l’horreur en gestation chez nous… où on ne coupe pas des têtes à la machette, où on ne fait pas la chasse aux musulmans de maison en maison pour tous les égorger avant qu’ils ne nous égorgent, mais où certains demandent quand même qu’on les renvoie “chez eux” ou à minima qu’on arrête d’en accueillir, et tant pis s’ils se font tuer en restant là où ils sont… et tant pis pour les valeurs républiquaines. Ce vieux conflit longtemps ignoré puis très vite oublié (chez nous) entre Tutsis et Hutus, aussi absurde que tous les autres conflits de la planète jusqu’à aujourd’hui. Ce ne serait rien qu’un autre récit de la bêtise ordinaire si le récit n’était raconté par un enfant métis qui vit tout à coup cet absurde dans sa peau, sa maison, sa famille, sa rue, sa ville et ne peut éviter de s’y trouver plongé. Et tout cela au milieu de la beauté magique de la nature africaine. Le récit d’un survivant privilégié. Une très belle lecture.

Prix Goncourt des lycéens 2016 (et plusieurs autres prix)

Emprunté à la médiathèque de Saussines

The girls, de Emma Cline ***

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Le titre en anglais, pour commencer… je me suis demandé si la médiathèque de Saussines, 1000 habitants (dont quatre anglophones), commençait à acheter des livres en anglais. Non, quand même. Ça, ce sera au XXIIème siècle.

Ensuite, premier roman, méfiance, d’une très jeune femme. Moi moi moi? Pas du tout. On est plongé dans l’adolescence plus vraie que nature, au nord de la Californie, en 1960. Famille décomposée, grand classique, le père parti un peu plus loin avec sa jeune et belle assistante.

Evie Boyd, 14 ans. Ni grande copine, ni passion pour le surf, rien à faire qu’à se faire piéger par la première personnalité qu’elle croise sur le parking du supermarché, une jeune femme attirante à la botte d’un gourou musicien raté. Tout plutôt que de rester à se croiser les doigts dans l’appartement d’une mère qui l’ignore, à supporter les allées et venues des petits amis de celle-ci, surtout quand l’un d’eux s’incruste au point de devenir permanent. Le gourou vit comme la plupart des petits gourous hippies de cette époque*, avec une grande famille autour de lui, dans la misère, la saleté, la drogue, l’alcool et les petits vols pour alimenter tout ça. Pas de quoi s’extasier, mais l’attention d’une Suzanne, première grande soeur et plus si affinité, est tout ce que recherche Evie. Au point de se laisser entrainer avec le reste de la troupe dans la descente aux enfers téléguidée par le gourou quand la production de son premier disque tourne court?

On est assez loin de ce monde-là, mais on se laisse entrainer par l’écriture, et puisque c’est Evie qui nous raconte l’histoire, on est piqué par une certaine curiosité: comment s’en est-elle sortie?

C’est un roman sur le grand mystère de l’Amérique. Comment un même pays peut-il produire ce qui se fait de mieux dans le domaine de la science et de la technologie, et en même temps sombrer dans tous les excès religieux, mystiques, l’irrationnel avec un énorme “i”? J’imagine New Saussines, en Géorgie. 1000 habitants, quatorze églises (quatorze variantes de la même histoire), et l’obligation de s’inscrire à l’une d’entre elles pour trouver un job, un logement, une vie sociale, une baby-sitter…

On est bien chez nous, vous ne trouvez pas?

* il y aura aussi les “grands gourous”, ceux qui se construirons des fortunes en attirant autour d’eux la frange riche des crédules et qui envahiront les écrans télés.

Tant que dure ta colère, de Åsa Larsson ***

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Un livre à lire l’été, sur la plage, quand le sable est si chaud que l’on doit courir pour franchir les trois mètres séparant le parasol de la première vague.

Au nord de la Suède, à la fonte des glaces, le cadavre d’une jeune fille remonte à la surface du lac Vittangijärvi (ça ne pouvait être que celui-là). Est-ce son fantôme qui trouble les nuits de la procureure Rebecka Martinsson? Alors que l’enquête réveille d’anciennes rumeurs sur la mystérieuse disparition en 1943 d’un avion allemand dans la région de Kiruna, un tueur rôde, prêt à tout pour que la vérité reste enterrée sous un demi siècle de neige…

Bonne recette. Quelques faits divers bien réels qu’on assaisonne avec un peu de nature sauvage et de sauvages vivant dans cette nature. Une jeune et belle procureure qui préfère tout ce blanc et les chiens et les bagarres d’après-boire et conduites en état d’ivresse au bel et riche avocat de Stockholm et à sa vie toute programmée et bien rangée. Encore un livre où on s’y croirait… si, bien sûr, on n’était pas allongé sur la plage en le lisant. C’est assez plaisant, bien rythmé, avec le zeste de suspense qu’il faut même si personne ne doute un instant que les méchants seront attrapés.

J’avoue avoir été quelques secondes indisposé en début de lecture par la présence du fantôme de la première victime. Mais c’est un fantôme somme toute sympathique, et on s’habitue.

C’est le premier livre de Åsa Larsson que je lis, et j’y reviendrai volontiers. Comme… la prochaine fois que j’irai à la plage. En fait, je n’aime pas la plage. Mais bon, on peut y lire.

Tout n’est pas perdu, de Wendy Walker ****

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Entrer une légende

Après la déception Nicolas Mathieu, je suis tombé, totalement par hasard, sur le premier roman de Wendy Walker publié en France, Tout n’est pas perdu. Dont acte. Cette jeune auteure est une perle. Elle réussi à produire un livre hybride, avec un côté cette fois indiscutablement polar, mais aussi et surtout avec un fond psychologique, sociétal, humain complexe et intéressant. Les personnages principaux sont des victimes ou leurs proches, le lien entre eux le psychiatre qui les suit tous. Un thriller, avec sa dose de suspense, l’éclaircie n’apparaissant que dans le tout dernier chapitre. Pas étonnant que le cinéma se soit rué sur cette histoire. Moi j’attends la prochaine, pour confirmation.

Alan Forrester est psychiatre dans la petite ville cossue de Fairview, Connecticut. Il reçoit en consultation une jeune fille, Jenny Kramer, qui présente des troubles inquiétants. Celle-ci a fait l’objet d’un traitement post-traumatique afin d’effacer le souvenir d’une terrible agression dont elle a été victime quelques mois plus tôt. Mais si son esprit l’a oubliée, sa mémoire émotionnelle est bel et bien marquée. Bientôt tous les acteurs de ce drame se succèdent dans le cabinet d’Alan, tous lui confient leurs pensées les plus intimes, laissent tomber leur masque en faisant apparaître les fissures et les secrets de cette petite ville aux apparences si tranquilles. Parmi eux, Charlotte, la mère de Jenny, et Tom, son père, obsédé par la volonté de retrouver le mystérieux agresseur.

Aux animaux la guerre, de Nicolas Mathieu **

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J’ai lu ce roman parce qu’il est sur la liste des sept romans en lice pour le Prix des Lecteurs Polars et Vins 2017. Les organisateurs et moi n’avons sans doute pas la même définition du mot « polar ». ce livre est un roman noir, comme l’écrit l’éditeur sur la quatrième de couv : c’est le roman noir du déclassement, des petits Blancs qui savent que leurs mômes ne feront pas mieux et qui vomissent d’un même mouvement les patrons, les Arabes, les riches, les assistés, la terre entière. C’est l’histoire d’un monde qui finit. Pas même un flic dans l’histoire, encore moins une intrigue policière. Donc pas un polar. L’histoire d’une autre usine qui ferme ses portes, et de la misère ordinaire qui entoure le lieu. Pas Germinal mais un roman qui se lit quand même jusqu’au bout, sauf que lorsqu’on a attendu un polar, on ne peut pas ne pas être déçu. A moins de faire partie des quelques jurys obscurs qui l’on déjà primé, dans des endroits aussi prestigieux que Soupir, dans l’Aisne, ou La Tronche, dans l’Isère. Au fait le Prix des Lecteurs Polars et Vins doit-il encore primer des livres sortis trois ans plus tôt ?

Une Antigone à Kandahar, de Joydeep Roy-Bhattacharya ****

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  1. Interdiction aux femmes de sortir de la maison sans être accompagnées par un mahram (membre mâle de la famille proche, comme un père, un frère ou un mari).
  2. Interdiction aux femmes de faire des achats auprès de vendeurs mâles.
  3. Les femmes doivent porter la burqa en permanence.
  4. Une femme qui montrera ses chevilles sera fouettée.
  5. Les femmes ne doivent ni parler aux hommes ni leur serrer la main. Aucun étranger ne devrait entendre la voix d’une femme.
  6. Interdiction de rire en public.
  7. Interdiction aux femmes de porter des chaussures à talon car aucun étranger ne devrait entendre les pas d’une femme.
  8. Interdiction du maquillage. Une femme qui se vernirait les ongles aurait les doigts coupés.
  9. Interdiction aux femmes de pratiquer le sport ou de faire partie d’un club de sport.
  10. Interdiction aux femmes de porter des vêtements de “couleurs sexuellement attirantes”.
  11. Interdiction aux femmes de laver leurs vêtements dans des endroits publics.
  12. Interdiction aux femmes d’apparaître au balcon de leur maison. Toutes les fenêtres seront peintes pour que les femmes ne puissent pas être vues de l’extérieur.
  13. Aucune rue ou place ne pourra porter le nom d’une femme ou évoquant une référence à une femme (…).

Le premier grand roman sur la guerre d’Afghanistan” (The Wall Street Journal)

Je ne lis jamais de livre sur la guerre, où que ce soit, à quelque époque que ce soit. Et comme toutes les règles ont leur exception, j’ai fini par emprunter à la médiathèque ce livre dont j’avais déjà regardé la quatrième de couv au cours de plusieurs visites antérieures, faute de trouver autre chaussure à mon pied.

Pour moi il y a deux critères pour le bon bouquin: (1) je le lis très vite (je n’arrive pas à le lâcher) et (2) j’ai envie d’en parler. Ce sera donc le bouquin dont je parlerai lors de notre prochaine “soirée Millefeuilles”, le petit club de lecture de notre médiathèque (le 18 novembre à 19h).

Le livre n’est écrit ni par un afghan ni par un américain, mais par un auteur indien qui vit, certes, aux Etats-Unis. C’est sans doute ce qui explique, au moins en partie, que ce livre n’apparaisse jamais comme un livre “à charge”, contre les uns, ou pour justifier les autres. Dans cette guerre il n’y a guère que des victimes. Les populations afghanes d’abord, tiraillées entre les fanatiques religieux et les bonnes âmes qui veulent les sauver de cet extrémisme pour les conduire vers une démocratie qui n’a pas grand chose à voir avec leur culture, aidés par des dirigeants afghans corrompus et incompétents. Et les soldats américains de la petite garnison perdue au milieu du désert, dont le chef n’a pas trente ans, et qui sont tous de la bonne graine de soldats américains – traduisez: des noirs des banlieues ou des fils de fermiers blancs, pauvres, et largement illettrés, incapable de comprendre quelque chose du monde au-delà des frontières de leur petit comté.

Le livre raconte un épisode – assez probable – de cette guerre improbable. La rencontre entre les petits soldats de la grande Amérique et une situation dont on ne trouve la solution décrite dans aucun manuel de guerre. Une femme handicapée, enveloppée d’une burqa, se présente à l’entrée de la base américaine. Elle vient réclamer le corps de son frère, tué dans une attaque contre cette base quelques jours auparavant. Un homme qui, assure-t-elle, n’était pas un taliban.

En donnant la parole, à tour de rôle, aux différents protagonistes, l’auteur nous fait découvrir toutes les faces de l’absurdité du conflit. Les américains impuissants à résoudre quoi que ce soit. Le calvaire des jeunes soldats déracinés dans un monde hostile dont ils ne comprennent rien. La juste fureur des afghans, chez eux, dans un pays occupé par une puissance étrangère qui soutient un régime incapable, et qui encourage, par là, le départ des jeunes des villages vers le fanatisme religieux des talibans, seule force semblant capable de libérer le pays…

Un livre qui frappe les esprits.

Emprunté à la médiathèque de Saussines